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Haïti/Crise: Haïti s’enfonce dans la paralysie.

Written on:février 18, 2019
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Depuis plus d’une semaine, les jeunes Haïtiens s’emparent des rues pour exiger le départ du chef de l’Etat, Jovenel Moïse, épinglé dans un vaste scandale de corruption. Face à son intransigeance, les protestataires ne désarment pas

Opération «pays verrouillé». La dénomination s’impose a posteriori. Elle décrit la paralysie qui sévit en Haïti depuis le 7 février. Cette journée qui marque les 33 ans de la chute de la dictature des Duvalier (1957-1986) ainsi que les 2 ans d’investiture de Jovenel Moise à la présidence a été le théâtre de manifestations populaires à Port-au-Prince et dans quelques villes de province. Des dizaines de milliers de protestataires, majoritairement des jeunes, réclament la démission du président, qui est cité dans un vaste scandale de corruption, ainsi que l’amélioration de la situation économique.

Une première clé pour comprendre la crise se trouve au pays d’Hugo Chavez. En 2006, l’ancien président vénézuélien lançait le programme Petrocaribe qui permet à plusieurs pays d’Amérique latine et des Caraïbes d’acquérir des produits pétroliers à un coût avantageux. Pour Haïti, pays le moins développé de l’hémisphère occidental, les 4 milliards de dollars récoltés devaient financer des projets de développement dans un pays où 78% de la population vit sous le seuil de pauvreté absolue alors que 63% de la richesse est concentrée entre les mains des 20% les plus riches.

Le plus grand scandale

«Les fonds ont été pillés!» crient les manifestants. D’abord fédérés sous le hashtag #PetroCaribeChallenge sur les réseaux sociaux, ces milliers de jeunes protestataires occupent la rue à chaque date historique depuis août 2018. S’appuyant sur deux enquêtes sénatoriales et un rapport partiel de la Cour des comptes, ils s’insurgent contre le plus grand scandale de détournement de fonds de toute l’histoire d’Haïti.

« Je ne livrerai pas le pays aux gangs armés et aux dealers de drogue. »
Jovenel Moïse

Le jour de la Saint-Valentin, après huit jours de protestations, le président Jovenel Moïse, soutenu par la communauté internationale, a signifié son intention de rester au pouvoir lors d’une allocution télévisée. «Je ne livrerai pas le pays aux gangs armés et aux dealers de drogue», a assuré l’ancien entrepreneur agricole qui promettait une relance du secteur pendant la campagne électorale. Elu avec moins de 600 000 voix sur 6 millions d’électeurs, le président n’évoque pas la corruption pourtant largement décriée par ceux qui battent le pavé. Il demande au peuple de patienter et appelle l’opposition au dialogue.

En une semaine, le bilan des manifestations s’élevait à une dizaine de morts, des dizaines de blessés par balles. Par ailleurs, 78 détenus se sont évadés dans le sud du pays, des dizaines de magasins ont été pillés, des maisons et des voitures saccagées… «L’idéal serait que les manifestations se déroulent dans la paix», explique Emmanuela Douyon, petrochallengeur et accessoirement, spécialiste en politique publique et projet de développement. Avant d’ajouter: «On parle beaucoup des casses, mais il faut comprendre qu’on est dans une société où on n’écoute pas les masses. Comment saisir ce qu’est la propriété privée quand on ne possède absolument rien et qu’on n’espère rien posséder?»

Economie moribonde

Les ébullitions actuelles en Haïti prennent aussi racine dans une économie moribonde. La performance économique n’est pas au rendez-vous sous l’administration Jovenel Moise, explique l’économiste Etzer Emile. Il détaille: «On n’est pas arrivé à lutter contre l’inflation, la production nationale n’a pas décollé, les investissements étrangers sont insuffisants.»

La crise en Haïti marque aussi l’échec de la communauté internationale, qui affronte la méfiance de la population surtout après la débâcle de la gestion de l’aide humanitaire suite au séisme de 2010 qui a causé plus de 200 000 morts. Alors que l’ONU œuvre dans le pays depuis vingt-trois ans, ce sont des bandits lourdement armés qui ont défilé dans les rues de Port-au-Prince le 6 février sous les acclamations de la population.

«La mobilisation va s’amplifier»
De plus en plus isolé, Jovenel Moise se trouve à court d’options pour calmer la grogne sociale. En juillet 2018, il a dû accepter la démission du gouvernement suite aux émeutes provoquées par l’augmentation des prix de l’essence. Le nouveau premier ministre haïtien, Jean-Henry Céant, en rivalité avec le président, a d’ailleurs annoncé samedi soir des mesures économiques d’urgence, comme une baisse du budget de 30% dans les administrations. Il a appelé la présidence et le parlement à «en faire autant».

«Après son discours de jeudi dernier, le président a fermé définitivement la porte au dialogue puisqu’il a traité de casseurs les gens qui étaient dans les rues, de délinquants et de trafiquants de drogue, les leaders de l’opposition», fulmine André Michel, un des leaders de l’opposition. Pour lui, «la mobilisation va s’amplifier jusqu’à ce que Jovenel Moïse quitte le pouvoir».

Après plus de dix jours de verrouillage, le pays est presque entièrement paralysé. Les banques et les écoles sont fermées, les stations à essence non vandalisées ne sont pas approvisionnées, les principaux axes routiers sont bloqués, les industries, le commerce, l’administration publique ne fonctionnent pas, alors que la région métropolitaine connaît une pénurie en eau. Entre-temps, le Département d’Etat américain passe son niveau d’alerte aux voyageurs américains à 4, reléguant Haïti au même rang que l’Iran, l’Afghanistan ou la Somalie. Le Canada, lui, appelle ses concitoyens à éviter le pays à tout prix.

Initiatives participatives

Alors que les semaines à venir promettent de nouvelles manifestations, les petrochallengeurs multiplient sur internet les initiatives participatives. Un regroupement dénommé «Nou pap dòmi – Restons vigilants» distribue en ligne un questionnaire invitant les citoyens à proposer des alternatives. Un autre construit un projet de société pour «l’Haïti auquel on aspire (Ayiti Nou Vle a). Et le débat citoyen va bon train sur WhatsApp, Facebook et Twitter. «Dans un pays où les jeunes pensent leur avenir à partir de l’extérieur, PetroCaribe Challenge montre qu’il y a possibilité de les enchanter à nouveau», se réjouit Camille Chalmers, professeur d’université.

Crédit : Widlore Mérancourt

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