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Haïti/Société: Je me sauverai aussitôt que je pourrai de ce pays!

Written on:mars 4, 2019
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Je suis un passionné d’Haïti. Malgré tout. Même si c’est ici que j’ai été le plus victime d’actes discriminatoires à cause de ma peau d’ébène. J’adore ce coin de terre, même si les choses les plus absurdes s’y passent. Je ne me suis jamais imaginé vivre ailleurs qu’ici. J’ai l’esprit aventurier, j’ai toujours rêvé de voyager partout dans le monde, d’en faire le tour. Mais tout me ramenait à ce pays. Toujours…

«Sauve qui peut», mon seul rempart

Je suis ou j’étais un optimiste. Je suis ou j’étais un battant. Les deux dernières semaines, vécues chez moi en Haïti, m’ont apporté de douloureuses confirmations: j’ai perdu ma foi dans ce pays; je n’ai plus la force de l’Hercule que j’étais. Je pense désormais et fortement à la formule individuelle du “sauve qui peut”. Je rends les armes. Je ne ferai plus de cette terre mon terrain de bataille. Je me sauverai aussi tôt que je pourrai.


Gaspard Dorélien

Je suis un passionné d’Haïti. Malgré tout. Même si c’est ici que j’ai été le plus victime d’actes discriminatoires à cause de ma peau d’ébène. J’adore ce coin de terre, même si les choses les plus absurdes s’y passent. Je ne me suis jamais imaginé vivre ailleurs qu’ici. J’ai l’esprit aventurier, j’ai toujours rêvé de voyager partout dans le monde, d’en faire le tour. Mais tout me ramenait à ce pays. Toujours.

Haïti, mon amour de toujours

Je me sens toujours trop étranger ailleurs. J’ai vécu une fois quatre mois aux États-Unis, tous mes rêves (et je rêve tous les soirs) portaient les couleurs, les odeurs et la chaleur d’Haïti. Mais depuis peu, je n’envisage qu’une chose: fuir à tout prix ce pays qui m’a tout donné et à qui je voulais tant donner. Je me suis vu interdire de rêver ici. Interdire de faire des plans, même sur un trimestre. Jamais l’incertitude du lendemain ne m’a autant assailli. À chaque élan de foi d’un lendemain, même juste vivable, les cortèges de crises construites par ce collectif désuni arrivent et enchaînent le tout.

J’ai peur que des frustrations légitimes carbonisent tous les fruits de mes nuits sans sommeil.

Je vis avec la peur au ventre de ne plus pouvoir revenir du marché ou du supermarché même avec un petit sachet de provisions.

Je crains trop de ne plus pouvoir payer la boîte de lait en poudre pour mon fils de trois ans.

Et j’ai peur de penser à ces millions de frères et sœurs haïtiens à qui il est interdit de manger à leur faim, même une fois par jour.

J’ai en horreur le cynisme des politiciens, parlementaires et autres grands manitous de l’État qui ne jettent même pas les miettes de leurs récoltes gargantuesques à la population déshéritée.

Je frissonne devant l’égoïsme sans nom des grands possédants étrangers, devenus haïtiens, qui n’investissent même pas le minimum dans la reproduction du système sur lequel ils ont bâti toutes leurs richesses.

Je tremble à l’idée de tomber malade ici. Je suis tétanisé par la seule pensée que mon fils tombe malade, un soir.

Depuis peu, j’ai même peur de respirer trop profondément, par crainte de prendre tout l’oxygène qui reste pour nous tous ici. Depuis peu, pour la première fois, du haut de mes 40 ans, j’envisage mon avenir, le demain de ma famille, ailleurs qu’ici.

Pourtant, que de rêves n’ai-je pas vu se révéler dans le glaive du réel en Haïti. Je viens de loin. De très loin.

Rêves

À l’orée de mes 18 ans, je possédais, pendant un certain temps, une seule paire de chaussettes, deux caleçons, une seule paire de chaussures et deux pantalons. L’un d’eux était mon uniforme d’école. Mais j’avais une foi ferme qu’un jour je possèderai autant de chaussettes, de caleçons, de pantalons, de chaussures… que de jours que renferme un mois. Je n’ai jamais eu peur d’essayer. Je n’ai jamais connu de faiblesses face aux durs travaux que je devais accomplir. Avant mes 30 ans, je n’avais plus connu le stress de la paire de chaussettes que je devais faire laver deux à trois fois par semaine ni aucune autre préoccupation liée au vêtir.

On ne m’a jamais fait de cadeau ni accordé de faveur. Jamais. Je reconnais avoir reçu des offres d’opportunité de certaines personnes bienveillantes. Mais, sans avoir la grosse tête, ces “bienfaiteurs” étaient déjà convaincus du pouvoir de savoir-faire qui transpirait de mon petit être.

La foi, le courage de travailler et l’absence de la peur de prendre des risques m’ont permis de réaliser un rêve qui ne devrait normalement pas en être un: ne plus penser à ce que je vais, demain, me remettre sur le dos si je dois sortir.

Rêve à deux roues

Quand j’étais en classe primaire, presque tous les jours, je faisais le parcours, partant des deux pièces de mes parents à  Thor 73, jusqu’à Côte-Plage 24 au collège Catherine Flon, à vélo. Mais cette bicyclette, que je n’ai jamais possédée, était dans ma tête. Au retour de l’école aussi je chevauchais cette bécane imaginaire. Il m’arrivait même de simuler les gestes d’un conducteur. Mon père avait une bicyclette. Mais jamais je n’ai eu l’heureux privilège de pédaler jusqu’à l’école avec. Mes parents étaient trop prudents pour me laisser gambader sur la route de Carrefour sur un vélo. C’est l’un des premiers rêves que je n’ai pas pu concrétiser. Mais je ne me suis pas arrêté là. Au contraire.

Mes quatre roues

En secondaire, je conduisais tous les jours une voiture pour me rendre à l’école. Une petite Suzuki tout-terrain à deux portes, précisément. Je m’énervais dans les embouteillages. J’avais tout le temps la main sur le klaxon, car j’étais souvent en retard pour la rentrée des classes de 7h. J’étais devenu un as du klaxon. Au retour, j’étais toujours enchanté de prendre avec moi mes meilleurs amis et camarades pour les déposer chez eux. J’adorais mon véhicule. J’aimais être à l’intérieur. J’étais fou de l’odeur du cuir. J’aimais beaucoup regarder mes deux mains posées sur le volant. Cela me procurait une sensation de bien-être extraordinaire. C’était aussi pour moi un objet concret de réussite. J’ai terminé mes études secondaires en 1998. De janvier 1991 (l’école n’a pu ouvrir ses portes en Haïti qu’en janvier à cause du coup d’État du général Cédras et compagnie contre le président Jean-Bertrand Aristide) à juin 1998, j’ai conduit tous les jours une voiture pour aller et revenir de l’école. Mais dans ma tête. C’était un autre rêve encore moins réalisable que le précédent. Il aurait fallu un VÉRITABLE miracle pour cela. Et des miracles de ce genre-là, il n’y en a jamais eu dans ma vie. Jusqu’à aujourd’hui. M’acheter une voiture, c’était à des années lumières des pouvoirs économiques de mon père et de ma mère, réunis. Et je n’avais aucun autre parent, ami, connaissance… en Haïti ou à l’étranger qui pouvait m’offrir une voiture, même d’occasion. C’était encore un rêve que je n’ai pas pu réaliser. Mais dans ma tête, même avec les yeux grands ouverts, je me voyais posséder une voiture.

Humiliation

C’est le manque qui transforme souvent des choses insignifiantes en superrêve.

En lieu et place d’une voiture, j’ai connu de durs moments d’humiliation. De la part de conducteurs de camionnettes, d’autobus qui m’ont tiré avec rage par le bras pour me faire descendre, quand ils prétextaient ne plus vouloir faire le trajet; de connaissances qui feignaient ne pas me voir au bord de la route pour ne pas me prendre à bord de leurs véhicules ou qui s’arrêtaient tout simplement pour me signifier qu’ils ne me prendraient pas à bord de leurs rutilantes automobiles.

La plus humiliante expérience liée au moyen de transport que j’ai connue, c’était en 2002. J’étais avec des collègues de travail après une forte pluie. C’était au Bicentenaire. Nous étions cinq à sortir ensemble du bureau. Un seul parmi nous avait un véhicule parqué au-dehors. C’était une femme. Elle a proposé de nous déposer quelque part pour pouvoir prendre une camionnette ou un taxi. J’ai laissé monter les dames avant moi et même un autre collègue. Je suis monté en dernier. La conductrice est alors descendue, a ouvert ma portière et, sans ménagement, m’a intimé l’ordre de descendre de son véhicule. J’ai cru d’abord que c’était une plaisanterie. Car je n’empestais pas, j’étais l’ami de tout le monde (c’est ce que je croyais en tout cas), je n’avais pas de différend avec elle…    J’ai eu un rire innocent, mais rempli de gêne. Je me disais que c’était quand même une mauvaise blague. C’est quand elle a donné à nouveau l’ordre, avec plus de sévérité que la fois précédente, de descendre de son véhicule que j’ai réalisé qu’elle ne plaisantait pas. 17 ans plus tard, en y pensant, je ne sais toujours pas quel pied j’avais mis à terre le premier. Je me rappelle seulement qu’elle avait expliqué aux autres, pas à moi, que trois personnes à l’arrière pourrait bousiller les pare-chocs de sa voiture.

16 acquisitions

Depuis, j’ai fait l’acquisition de huit véhicules, dont trois tous neufs. Ils étaient tous réels. Et j’ai aussi offert huit voitures neuves à des gagnantes de Miss Vidéomax et de Miss AnanayizZ/Miss Earth Haiti.

Tout ceci a été le résultat de durs labeurs réalisées avec honnêteté et constance en Haïti. J’ai pu réaliser l’impensable sur la terre qui m’a vu naître. J’avais la confiance que j’étais capable de tout faire  ici. Je n’étais pas du tout disciple de la croyance qui fait croire que dans ce pays nous sommes limités. Seul le ciel était ma limite. Croire que cette terre était un espace riche d’opportunités me revenait comme un leitmotiv.

Aujourd’hui, quand je regarde en arrière, j’ai la tête qui s’enfle de doute quant à la réalisation de pareils rêves demain.

Chers politiciens et dirigeants haïtiens, qu’avez-vous fait de ma terre de rêve? Plus rien n’est reconnaissable ici. Plus rien n’est envisageable. Je rejoins le rang de ceux qui partiront d’ici, qui se sauveront dès qu’ils pourront. Dommage que je ne pourrais pas m’enfuir avec mon cœur qui, en Haïti, demeurera pour toujours.

Avec toute ma déception et mon regret.

Crédit: Gaspard Dorélien, MA gaslover@yahoo.fr

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