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Haïti/Crise Politique: Fin de règne !

Written on:janvier 18, 2016
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Claude Joseph

Claude Joseph

Si tout va bien, le mandat du président Michel Martelly prendra fin le 7 février 2016. Pour une troisième fois depuis 1987, l’ordre constitutionnel de passation de pouvoir serait scrupuleusement respecté. Un élu remplacerait un élu suivant la tradition tracée par la constitution. Cependant, la réalité politique, telle qu’elle se dessine présentement ne permet pas de présager cette heureuse fin constitutionnelle. À la base de cette incertitude se trouvent les élections du 9 août et du 25 octobre 2015, de véritables farces électorales concoctées par une équipe dirigeante voulant se pérenniser au pouvoir.

Mais la volonté de se pérenniser au pouvoir a un prix. Il suffit de jeter un coup d’œil sur les évènements aboutissant aux 11 janvier 1946, 10 mai 1950 et 12 décembre 1956 pour mesurer les coûts infligés par les « gladiateurs » de la démocratie aux ambitions démesurées de nos leaders. Ces trois dates marquent la chute de trois chefs d’État ne pouvant pas résister à la tentation funeste de se pérenniser au pouvoir aux termes de leur mandat contre les prescrits constitutionnels.

D’abord, les manœuvres grossières d’Élie Lescot inspiraient tout le mouvement de 1946. Prétextant de la situation internationale, particulièrement de la seconde guerre mondiale, Élie Lescot instituait un despotisme présidentiel qui n’allait pas laisser le secteur démocratique dans l’indifférence. Les revendications démocratiques de 1946 sont charriées, entre autres, par : 1) les jeunes écoliers et étudiants à travers des grèves et manifestations lançant des slogans subversifs au cri de « Vive les quatre libertés ! À bas Lescot », 2) un Roger Dorsinville dans sa provocatrice pièce « Barrières », 3) des Jacques Alexis, Theodore Baker et René Depestre de « La Ruche » se donnant pour objectif de « renverser le régime de Lescot par la plume et par la parole » [1], 4) un Emile Saint Lot, grandiloquent comme lui seul à « l’éloquence d’une voix de stentor qui fait vibrer la chaire… », et surtout 5) un Daniel Fignolé dans son « rouleau compresseur ». Face à la ténacité de ces gladiateurs, Lescot tentait un dernier coup pour se maintenir au pouvoir en conférant, le 11 janvier 1946, à Georges Rigaud du Comite du Salut Public (CSP) le pouvoir de former un nouveau cabinet. Mais trop tard dans un monde trop vieux, la nation exigea sans conditions l’effacement de Lescot. Ce même 11 janvier, à 16 heures, la nouvelle de la démission de Lescot parcourait les rues de la capitale et vitement accueillie par un peuple en liesse.

En dépit du fait qu’il était, dans une certaine mesure, une figure de l’ancien régime, Dumarsais Estimé allait bénéficier de la mouvance de 1946 pour devenir président de la république. Pourtant, il ne s’inspirait pas des leçons du passé. En 1949, à la fin de son mandat, profitant de sa « popularité », il tenta une révision constitutionnelle à la recherche d’une prolongation de son mandat. Le Sénat s’opposa farouchement aux caprices du président et pour une deuxième fois l’armée intervenait pour consommer la chute d’Estimé le 10 mai 1950. Paul Magloire, le tombeur d’Estimé, qui allait devenir, à son tour, président en 1950 va récidiver et son échec sera consommé le 12 décembre 1956 à la fin de son mandat.

L’histoire, selon Claude Moise, « aura à répondre à cette question devenue une constante, tant il est vrai que les fins de règne se transforment en crise avec une déconcertante régularité » [2]. Dans la tradition des élections frauduleuses qui ont caractérisé notre expérience démocratique depuis 1988, le pouvoir de Martelly a innové en ce sens que tout se passe comme si rien ne se passait. Il a fallu les vérifications effectuées d’abord par deux partis politiques et ensuite par une commission présidentielle pour se faire une idée de l’ampleur des fraudes. Un échantillon aléatoire d’environ 15% de la population des procès-verbaux (PV) révèle que 46.9% des PV analysés contiennent des CIN qui ne sont pas corrects. Quoiqu’on puisse assimiler les recommandations de la commission à un verdict à la Ponce Pilate [3], plus d’un espérait de la présidence un effort d’appliquer certaines des recommandations de la commission. La montagne a accouché d’une souris. La mélodie n’a qu’un seul refrain : deuxième tour entre Jouvenel Moise et Jude Célestin ; une obstination qui ne peut s’expliquer que par une volonté manifeste de se pérenniser au pouvoir.

Toutefois, la volonté de se pérenniser au pouvoir a un prix. Même dans le confort du support inconditionnel de la communauté internationale, même à quelques jours de la fin de son mandat, rien n’est définitivement acquis. Le peuple est le seul souverain et sa patience a une limite. On peut, pour répéter Abraham Lincoln, « tromper (ou voler) une partie du peuple tout le temps et tout le peuple une partie du temps, mais on ne peut pas tromper (ou voler) tout le peuple tout le temps ». À bon entendeur, salut !

* Adjunct Professor
Fordham University
Cjoseph20@fordham.edu

……….

[1] Manigat L. F. (2008) La revolution de 1946. CHUDAC

[2] Moise, C. (2013). Constitutions et lutes de pouvoir en Haiti : De la revolution de 1946 à la dictature macoute (1946-1987). Editions de l’Université d’Etat d’Haiti.

[3] http://www.alterpresse.org/spip.php?article19456#.Vpm9F5VehHt

Credit: Claude Joseph*

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