Google

Haïti/Diasporama: « Autopsie In Vivo -1 », Roman de Nadine Magloire.

Written on:juillet 8, 2012
Comments
Add One

Née en 1932 à Port-au-Prince (Haïti), installée définitivement à Montréal (P.Q., Canada) depuis 1979, NADINE MAGLOIRE est l’auteur de plusieurs romans féministes à succès, dont «Le Mal de vivre» (1967), « Le sexe mythique » (1975) et… «Autopsie in vivo» (2009).

Elle a accepté volontairement, spontanément,  généreusement et gracieusement de publier sur CANAL+HAÏTI (www.canalplushaiti.net), en exclusivité,   des extraits de son dernier chef-d’œuvre…

Généralement l’autopsie se pratique sur  un macabé, dans ce roman de Nadine Magloire, cette expérience se fait sur un être vivant… (?!)

Nous soumettons à votre appréciation ce beau roman de cette grande dame de la littérature haïtienne, son héroïne parle de son enfance en Haïti…tout un programme…

Vous allez vous régaler…

Mon enfance ne me quitte pas. La nuit, je hante la maison où j’ai vécu jusqu’à l’âge de douze ans. Je retrouve en rêve le grenier plein de vieux meubles et d’objets hétéroclites qui ne servaient plus. Il y faisait  une chaleur suffocante. Le soleil tapait dur sur les tôles du toit. Le grenier n’avait pas de plafond et sa lucarne était toujours fermée. C’était un antre mystérieux. Je ne m’y risquais pas seule. On n’y voyait pas très clair. Un peu de lumière filtrait entre les planches disjointes. Le grenier était infesté de rats qui vous filaient entre les pieds. L’atteindre  constituait déjà une aventure à cause des marches branlantes de l’escalier.

  Tous les vieux objets relégués au grenier étaient parés d’un charme mystérieux. Je n’ai jamais songé à en emporter un seul en bas, là où les choses étaient trop familières. Sans doute sentais-je confusément qu’une fois sorti du grenier, il perdrait tout attrait. Il ne posséderait plus l’aura mystérieuse que lui conférait ce lieu.

   Je retrouve aussi en rêve  le cabinet où m’enfermait tante Germaine après m’avoir fouettée. Je hurlais tout mon soûl, vautrée sur le carrelage. Je ne finissais pas m’endormir gavée de larmes. A mon réveil, j’explorais le cabinet. J’ouvrais les tiroirs, je tripotais les pots de crème de tante Germaine. Je soulevais le rideau de la penderie et m’émerveillais de toutes ses robes, chaussures et chapeaux qu’elle possédait. Le lien avec mon enfance ne s’est jamais rompu à cause de ces rêves où sans cesse je redeviens la petite fille que j’ai été. Souvent, dans mon sommeil, je découvre sous la penderie de tante Germaine des choses que je n’ai pas, dont je ne me sens pas privée. En aurais-je un désir inconscient? Non. Je ne le crois pas. Tous ces objets, ces jolies robes, ces chaussures et ces chapeaux, si on me les offrait vraiment, je n’en aurait aucune joie véritable. Jamais ils ne m’apporteraient ce plaisir émerveillé que j’éprouve en rêve, écho de l’éblouissement enfantin que je ressentais devant la garde-robe de tante Germaine. Je m’accroche à l’enfance, peut-être parce que ma vie d’adulte est  lamentable. Il y a quelque chose en moi qui n’a pas mûri. C’est comme si une part de mon être était restée dans l’enfance et, la nuit, prend le dessus.

    Temps heureux de mon enfance. Je vivais dans le monde enchanté créé par mon imagination. Je n’avais pas encore découvert que Tante Germaine, ma mère adoptive, ne m’aimait pas.

   J’étais une petite fille sauvage et solitaire. J’aimais jouer seule avec mes poupées en carton, les plantes en pot de la véranda, les cailloux, les capsules métalliques des bouteilles de cola. Je dirigeais mon petit monde à ma guise. Avec mes cousins, les enfants de tante Odile, chez qui tante Germaine, sa sœur, et moi habitions, je me disputais souvent. Xavier et Liliane préféraient d’ailleurs des jeux plus physiques, plus remuants.

   Notre maison se trouvait au bout d’une longue allée empierrée, bordée d’hibiscus. En face de la véranda, deux quenettiers se faisaient pendants. L’un deux, chaque année, se couvrait de minuscules fleurs blanches où butinaient des essaims d’abeilles. .Mais c’était l’autre quenettier qui portait les fruits. Je n’ai jamais éclairci ce mystère.

   Le terrain autour de la maison, elle, plutôt modeste, était très vaste.  Nous avions de nombreux manguiers. A la saison des mangues, nous nous en gavions Xavier, Liliane et moi. Tous les samedis, Tante Odile nous administrait une cuillerée d’huile de ricin. Cela ne se faisait pas sans remue-ménage. Il fallait nous courir après à travers toute la propriété et quand on avait enfin mis la main sur l’un de nous, deux domestiques le tenaient tandis que Tante Odile enfonçait la cuiller dans sa bouche. Mais Xavier trouvait le moyen de garder le liquide dans la gorge et s’en gargarisait. Ce qui nous donnait le fou rire. Je ressens presque de la nausée en me souvenant de ces purges préventives, de cette huile épaisse et malodorante qu’il nous fallait ingurgiter. Les enfants ont maintenant bien de la chance. On leur fabrique des médicaments déguisés en sucreries.

   Notre maison était un peu vieillotte mais assez spacieuse.  Il y avait, en enfilade, la chambre de tante Odile et oncle Paul, celle, plus petite, de Xavier et de Liliane et la salle de bain. La chambre de mes cousins débouchait sur la salle à manger qui, elle, donnait sur le salon. Les deux pièces étaient séparées l’une de l’autre, mais la porte n’avait pas de battants, seulement cette sorte de rideau très courante à l’époque, fait de cordons sur lesquels s’enfilaient des colifichets qui s’entrechoquaient bruyamment chaque fois qu’on   le traversait. La chambre de Tante Germaine, où je dormais aussi ouvrait sur la véranda de la façade. A sa gauche, Oncle Paul avait fait aménager un cabinet de toilette pour ma mère adoptive et moi. Près de la salle à manger se trouvait l’office qui se prolongeait sur une partie de la véranda côté cour. Tout au long des chambres du couple  et de celle de mes cousins, Oncle Paul avait fait construire une terrasse qui surplombait la «ravine». Peut-être que jadis un torrent coulait par là et le nom était resté. C’était simplement un terrain en pente, couvert d’un fouillis de plantes et d’arbustes qui formaient une sorte de jungle dominée par quelques grands sabliers. L’endroit était un peu mystérieux. Je l’imaginais  peuplé d’esprits et, longtemps, je n’ai pas osé m’y aventurer seule. Un jour, je ne sais trop pourquoi, on a débroussaillé la ravine  qui est devenue d’abord un champ de maïs puis, un jardin de roses.  J’ai été désolée, même si elle avait déjà perdu pour moi son mystère. Je ne croyais plus aux esprits et je commençais à quitter l’enfance.

   Mais la nuit, je la retrouve. Je me baigne encore dans le bassin rond où Xavier, Liliane et moi, avec quelques fois des amis, barbotions inlassablement. De la margelle, nous sautions dans notre piscine en miniature avec un grand éclaboussement d’eau. Je suis de nouveau sur la branche en forme de banc du quénépier où j’aimais m’installer pour lire. Tante Germaine, quand elle me surprenait sur ce perchoir, m’en faisait descendre aussitôt et m’envoyait m’asseoir sur une petite chaise basse, dans un coin, d’où je ne devais pas bouger avant qu’elle ne m’en donnât la permission. La nuit, je retrouve aussi le tas de sable presque noir, en permanence dans notre cour, évidemment pas toujours le même. Construire était la marotte de l’oncle Paul.  Il avait raté sa vocation. Médecin, il aurait dû être un constructeur. Il se rattrapait en faisant élever des murs par-ci, par-là. sur sa propriété. Il avait toujours un projet  au départ mais celui-ci avortait en cours de route et il restait des murs. Avec

quelques briques, je construisais des maisons pour les cailloux lisses recueillis dans le sable et je les habillais en leur collant un morceau de pétale de rose ou d’hibiscus. En ce temps-là, les enfants n’étaient pas comblés de jouets. Nous devions inventer nous-mêmes nos jeux. Avec les petites mangues vertes que le vent avait fait tomber des manguiers, je montais une ferme. Les plus grosses juchées sur quatre allumettes devenaient vaches et chevaux; les toutes petites constituaient la basse-cour. Quand j’avais envie de jouer au médecin, j’opérais une mangue. Je lui  fendais la panse et je la recousais. Mais ma grande passion, c’étaient les poupées en carton avec leurs jolis trousseaux de papier. Les petites princesses d’Angleterre, Elizabeth et Margaret Rose ont fait partie de ma collection.

   Le jour ma vie est bien morne. Mais mes nuits sont parfois riches d’événements. Elles restituent ce goût de mystère qui rend l’enfance si savoureuse et que j’ai irrémédiablement perdu avec l’adolescence. Dans mes rêves, je n’ai pas d’âge. Je ne sais si je suis une petite fille ou l’adulte que je suis devenue. Je suis moi, tout simplement, moi de nouveau plongée dans ce monde aboli qui pourtant subsiste intact quelque part et soudain resurgit. Je retrouve les peurs et les délices de jadis.

 « Annie!» Tante Germaine m’appelle. Je joue sur la terrasse avec mes poupées en carton. «Annie!» J’abandonne mon jeu et, de la terrasse, je passe directement à la véranda  en avant de la maison.  Auparavant, elle n’avait qu’une balustrade. Oncle Paul a trouvé là une occasion de satisfaire son goût d’élever des murs. Celui de la véranda avait environ 1,50 mètres de hauteur. Le dessus était garni de petits pots. Sa femme, tante Odile, avait placé contre le mur, sans doute pour le dissimuler un peu, de grands pots en fer-blanc peints en rouges. Les plantes étaient d’une grande variété. Je leur faisais la classe quand j’avais envie de jouer à la maîtresse d’école.

   «Annie!» crie tante Germaine avec impatience. «Mon Dieu! Qu’ai-je encore fait? ». Et j’exécute un rapide signe de croix pour que le Tout-Puissant m’épargne d’être grondée. Tante Germaine qui sort de sa chambre, me voit faire ce signe de croix et me gronde. Elle voulait seulement savoir où j’étais, ce que je fabriquais, Mais mon geste l’exaspère. Il signifie que j’implore le ciel contre elle, que je la considère comme une personne insupportable, jamais contente et toujours en train de me houspiller. En fait, je me méfiais de moi qui, si souvent, l’exaspérais involontairement. Quelle maladroite je suis! Je me fais toujours attraper d’une manière ou d’une autre.  Je me console en retournant à mes poupées…

 

A suivre

 

Crédit: Nadine Magloire

 

Tous droits réservés Juillet 2012@Nadine Magloire/CANAL+HAÏTI

Leave a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Kenny Britt Jersey