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Haïti/Diasporama: « Autopsie In Vivo -2 », Roman de Nadine Magloire.

Written on:juillet 20, 2012
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(NDL’E) Lisez la 1ère partie de ce captivant roman, en cliquant sur le lien suivant:

 Haïti/Diasporama: « Autopsie In Vivo -1″, Roman de Nadine Magloire.

 

…Tante Odile rentre.  Xavier, Liliane et moi, nous l’apercevons de loin. Elle descend du taxi. Elle a en main trois ballons : deux bleus et un jaune. Tous les trois nous voulons un ballon bleu.  Nous nous précipitons aussitôt au devant d’elle. Nous courrons dans l’allée empierrée. Soudain, je trébuche. Je tombe et je me heurte le front. Je saigne. Je me mets à hurler. Tante Germaine et les bonnes accourent. On me verse de l’alcool sur le front. Je hurle plus fort et je me débats. Ce n’est pas grave, des points de suture ne sont pas nécessaires. Je garde encore au front une légère marque. J’en ai d’ailleurs deux autres. Je ne me rappelle plus comment je les ai eues. Je tombais souvent. Je me souviens de cette fois-là à cause des ballons et parce que je me suis dit, après coup, que ça n’avait pas eu de sens de courir pour arriver la première. Tante Odile, de toutes façons, aurait donné à ses enfants le ballon qu’ils désiraient. Moi, j’aurais eu celui qui restait. À l’époque, bien sûr, je ne savais pas encore que la vie ne m’accorderait jamais ce que je désirais. J’étais heureuse. Mes poupées en carton me comblaient. Tous les jeux que j’inventais me passionnaient. Et à douze ans, je croyais déjà que je ferais de grandes choses. Tante Germaine m’y encourageait.  Elle avait de grandes ambitions pour moi. Je l’ai sans doute  beaucoup déçue. La vie a coupé les ailes à mon imagination. Je ne sais plus rien inventer. La réalité colle à moi, je n’arrive pas à m’en évader. Petite fille, je m’étais créé un monde à moi. Souvent, je parlais à haute voix aux plantes ou à des personnages imaginaires. Si quelqu’un survenait brusquement, je me mettais à chanter pour donner le change. Je ne voulais pas qu’on sût que je conversais avec des plantes ou des ombres. Pendant quelque temps, j’ai eu une amie très chère. Je ne l’avais pas inventée. Elle existait vraiment. Ce que j’avais imaginée, c’était son amitié.  Je l’avais connue au primaire  à l’école Sainte-Rose-de-Lima des sœurs de la congrégation Saint Joseph.  Nous avons fait tout notre secondaire dans la même classe sans jamais devenir amie. Pourtant, je le souhaitais même si nous étions devenues rivales pour la première place dans nos bulletins scolaires.

Sans doute, toute ma vie je retournerai en rêve dans cette maison de mon enfance. Je retrouverai son jardin si vaste, ses coins mystérieux, ses grands arbres, arbres fruitiers (manguiers, quénépiers, tamariniers, amandiers, cocotiers, «arbres véritables», avocatiers), ses acajous, ses hauts palmistes, le « chêne» qui répandait ses fragiles fleurs d’un blanc et mauve transparents et que je n’ai revu nulle part. À droite, tout au long de l’allée, cachées par la haute haie d’hibiscus, s’étalaient une pelouse et une plate-bande de roses, merveilleuses roses que je cueille encore en rêve. De l’autre côté de l’allée, c’était une sorte de sous-bois, un endroit qui, pour moi, a gardé longtemps un charme mystérieux, surtout la partie proche de la rue où nous allions rarement, je ne sais trop pourquoi.  Nous étions souvent dans le jardin à droite de l’allée. Les copains de Xavier s’asseyaient parfois sur le mur de clôture pour regarder la rue. Nous étions plus âgés et moins surveillés.  Il y avait un manguier qui, à la saison des mangues, recevait des volées de pierres pour lui ravir ses fruits. Nous n’avions pas de gaule.

Le sous-bois était séparé de la propriété voisine par une clôture de fils de fer barbelés dont les piquets tenaient à peine. Nous la franchissions aisément. Nos incursions avaient pour but de ramasser les amandes qui jonchaient le sol. Leur pulpe avait déjà séché la plupart du temps.  Avec une pierre nous les fendions pour recueillir précautionneusement (elle s’effritait facilement) la graine effilée, brune en surface, blanche à l’intérieur et si délicieuse. Nos amandes ne ressemblent pas à celles qui viennent de l’étranger dont la graine est plus large, et un peu aplatie. Leur goût est légèrement différent.

Les arbres étaient si nombreux  sur notre propriété que Liliane et moi avions décidé que c’était une ancienne habitation de colons français. Nous étions fières de vivre dans une maison qui remontait si loin dans le passé. Quand oncle Paul l’avait acquise, un arbre, parait-il, poussait au milieu de la pièce devenue par la suite le salon. Fait qui nous confirmait dans nos suppositions. Notre maison était assurément très ancienne.

Quel sentiment aurais-je éprouvé en revoyant la propriété où s’est écoulée mon enfance? Peut-être n’aurais-je rien ressenti. Il est sans doute préférable de ne pas retourner sur les lieux de son enfance. De toutes façons, pour moi, la chose n’a jamais été possible. L’oncle Paul, donnant libre cour à sa marotte, construire, a morcelé la propriété et y a fait bâtir plusieurs maisons, sûrement très quelconque. Il s’est toujours passé d’architecte. Notre maison et son immense jardin n’existent plus que dans mon souvenir. C’est pourquoi j’éprouve le besoin de les faire revivre sur ce papier.

Les petites jambes de Germaine font un effort désespéré pour traverser le corps de «Gros Marie» échoué sur le grand lit comme l’énorme baleine de son livre d’images. Elle voudrait bien franchir cet obstacle pour aller retrouver maman. Bien des fois elle a essayé sans jamais y parvenir. Gros Marie, sa bonne, est vraiment trop ventrue. Elle se réveille et repousse Germaine brutalement contre le mur et grogne «Couché! Rété tranquille pitite» Résignée,  elle reprend sa place dans le lit qu’elle partage avec sa bonne. En se disant que, demain, peut-être, elle parviendra enfin à enjamber le grand corps de Marie sans la réveiller…

J’aimais écouter tante Germaine me conter ses souvenirs d’enfance. Et aussi inventer pour moi des histoires à dormir debout. Ainsi, elle prétendait que, la nuit, les rats du grenier utilisaient la légère fente jamais réparée qu’il y avait au plafond pour descendre dans notre chambre et danser une farandole. Je protestais que c’était impossible, mais j’avais bien envie de croire à cette histoire étonnante. J’aimais encore le merveilleux et les contes de fées.

«Cric! Crac!» disait Termanise, ma bonne. C’était ainsi que traditionnellement débutaient les devinettes créoles. Je ne les trouvais jamais, bien sûr, mais j’en réclamais toujours. Je m’asseyais sur une petite chaise basse près de Termanise, certains soirs, avant d’aller au lit. «Dis-moi des contes s’il te plaît.» Elle me posait d’amusantes devinettes ou me racontait les aventures de Bouqui et Malice. On ne dit plus «Cric! Crac!» aux enfants d’aujourd’hui. Ils ne connaissent pas Bouqui, le sot et Malice, le malin. Quand on entend parler de spoutnik, de gémini et d’apollo, quand on sait que des hommes ont marché sur la lune, on ne peut trouver du charme aux vieux contes du temps passé. Leur merveilleux, c’est la science-fiction.

J’ai revu la petite maison «en bois» comme nous disions où j’ai habité avec tante Germaine pendant sa brouille avec sa sœur Odile. Elle était toujours peinte en jaune et blanc et il y avait encore un volubilis qui grimpait sur la balustrade de la toute petite véranda, tout comme dans mon souvenir. C’est là que j’ai reçu ma première raclée. J’avais insisté pour que notre «garçon de cour» m’emmenât avec lui dans une maison voisine alors inoccupée où d’autres garçons du quartier se réunissaient pour d’interminables parties de dominos. Ni lui ni moi n’avions pensé à prévenir tante Germaine ou ma bonne. J’ai regardé les joueurs quelques instants, puis je me suis amusée toute seule dans la grande véranda ombragée de glycines. J’ai mangé des «tablettes» au maïs et des «douces» au jus de coco dont je raffolais. Une marchande venait régulièrement vendre des friandises à ces messieurs qui avaient fait de la véranda fraîche et provisoirement abandonnée leur casino de jeux.

A notre retour, quelques heures plus tard, j’ai reçu une magistrale raclée. Tante Germaine, affolée de ma disparition, avait déjà alerté la police. Je n’ai jamais recommencé pareille escapade.

Nous n’étions pas loin du «Champ de Mars» qui ne s’appelait pas encore «Place des héros de l’indépendance». L’après-midi, ma bonne  m’y emmenait parfois. Je rencontrais d’autres enfants et je me mêlais à leurs jeux.

Un jour, je suis allée revisiter ce lieu d’enfance. J’ai traversé une place accablée par un soleil de midi qui faisait peser sur mes épaules une chape de plomb. Les arbres ayant perdu leur ombre étaient sans épaisseur comme un décor de carton. Je sentais la peau de mon dos collée à mes vertèbres. Il n’existe plus le kiosque qui faisait nos délices à cause de l’étonnante réverbération qu’on provoquait en tapant du pied et en criant. Nous faisions un vacarme épouvantable. La fontaine était encore là. J’ai plongé la main dans l’eau tiède du bassin. Mais je n’ai rien ressenti. C’est seulement dans mes rêves que mon enfance  continue d’exister. C’est sans doute pour cela que je suis impuissante à communiquer ce sentiment de merveilleux que j’éprouvais alors, impuissante à restituer avec des mots cette extraordinaire atmosphère qui imprègne l’enfance.

Tante Germaine, réconciliée avec sa sœur, revint habiter avec elle. C’est chez elle qu’à huit ans j’ai fait ma première communion. Je me souviens de la fête organisée par mes deux tantes. Elle s’était tenue devant la maison, près des deux quenettiers qui se faisaient pendants. J’ai encore une très belle image que m’avait donnée une cousine à cette occasion. C’était une ravissante première communiante. Longtemps, je l’ai contemplée occasionnellement parce qu’on m’avait dit que de la sorte un peu de sa beauté passerait à mon visage. Comme on prétendait également qu’en écoutant de la musique pendant la grossesse, l’enfant qu’on porte sera peut-être douée pour la musique. Pauvres humains si irrationnels.

Guérirai-je jamais de cette enfance que je peins avec des mots sans vie, figeant mes souvenirs dans une pâte lourde? Mon passé…nature morte avec mangues et hibiscus. Oh! Retrouver le goût unique des mangues de mon enfance. M’émerveiller encore…

 

A suivre

 

Crédit: Nadine Magloire

 

Tous droits réservés Juillet 2012@Nadine Magloire/CANAL+HAÏTI

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