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Haïti/Diasporama: « Autopsie In Vivo -3 », Roman de Nadine Magloire.

Written on:juillet 26, 2012
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(NDL’E) Lisez la 2e partie de ce captivant roman, en cliquant sur le lien suivant:

Haïti/Diasporama: « Autopsie In Vivo -2″, Roman de Nadine Magloire.

…J’avais treize ans quand tante Germaine s’est décidée à quitter de nouveau sa sœur Odile pour habiter avec moi une bicoque plutôt minable. Il y avait un tout petit salon/salle à manger et la chambre de tante Germaine. Je couchais dans une sorte de couloir où on avait casé mon lit et ma table de travail. Une cloison de célotex me séparait en partie du coin où nous prenions nos repas quotidiens. Nous n’avions pas de salle de bain. La chambre de tante Germaine débouchait sur un petit bassin plat surmonté d’une douche et entouré de tôles sur trois côtés pour l’abriter des regards. L’eau était rationnée. Elle l’est encore plusieurs décennies après. Le « vannier », sorte de maître des eaux dont nous dépendions, qui ouvrait et fermait les vannes, nous l’envoyait tôt le matin. Tante Germaine ne me dorlotait pas. Il me fallait me doucher à ce moment-là. Ensuite, on remplissait le bassin pour ses ablutions. Je devais me contenter de son eau savonneuse si je voulais me prélasser au lit les jours de congé.

 Est-ce à cause de cette salle de bain très rudimentaire de mon adolescence que je rêve si souvent de douches où j’ai tant de mésaventures ? Je n’arrive pas à m’abriter des regards, ou bien je suis surprise nue, j’essaie en vain toutes sortes de trucs pour obtenir une douche libre dont la porte ferme (elles sont toujours à ciel ouvert, comme dans mon adolescence). Je veux m’isoler mais d’autres veulent aussi se joindre à moi. Ou bien, j’ai des ennuis avec la douche. Il m’arrive également de me retrouver dans un établissement public comme celui de la rue Racine, à Paris.

  Il y avait aussi le cabinet d’aisances qui était situé au fond de la cour. La nuit, il n’était pas éclairé. On devait apporter une lampe à pétrole pour découvrir que toutes sortes de bestioles le fréquentaient : grosses araignées noires et velues, petites araignées aux pattes grêles, anolis, cafards. Ce lieu m’effrayait. Peut-être est-ce pour  cela que mes rêves sont encore hantés par ces cabinets faits d’un trou percé dans une planche. Je suis terrifiée à l’idée de m’asseoir sur un rebord douteux, d’être suspendue sur un trou béant au-dessus d’un gouffre immonde. Presque toujours la porte ne ferme pas. J’ai peur d’être vue et je ne me décide pas à soulager ma vessie. Mais n’est-ce pas tout bonnement une ruse de mon subconscient ? Ne pouvant effectivement m’abandonner à la miction dans mon lit, peut-être a-t-il recours, pour éviter cette catastrophe, à toutes sortes d’obstacles qu’il fait surgir dans mes rêves, Ce ne sont pas toujours des latrines en bois qui tourmentent mes nuits. Des water-closets, dans des toilettes très modernes me sont tout aussi interdits d’une manière ou d’une autre. Quand j’arrive enfin à prendre possession de l’un d’entre eux et que je vais pouvoir me soulager, à l’abri des regards, un dernier obstacle surgit. Soudain, quelqu’un ouvre la porte. Et je suis sauvée. La catastrophe est évitée. Je me réveille et je vais faire pipi dans la salle de bain. Ce n’est point son inconfort qui me laisse un si mauvais souvenir de cette maison. Le passage de l’enfance à l’adolescence a été pour moi une pénible expérience. Je suppose que c’est souvent une mutation difficile, mais je l’ai ressentie avec une particulière acuité. Les choses avaient en moi une répercussion plus violente que chez d’autres.

 Les jeux que j’avais aimés ne m’apportaient plus le même intense plaisir. Ils n’étaient plus que des jeux. Auparavant, j’y croyais passionnément. Mes poupées de carton, les plantes en pot de la véranda, les capsules métalliques des bouteilles de cola vivaient vraiment.  Je leur parlais comme à des personnes. Elles étaient plus vivantes pour moi que les adultes de mon entourage.

Un jour, je me suis rendu compte que mes poupées en carton étaient des choses plates. J’avais perdu lepouvoir de les animer. Elles étaient désormais réduites à leurs vraies dimensions   elles n’étaient plus que des poupées de carton. J’ai alors connu l’ennui. Plus tard, j’ai découvert le roman, les romans à l’eau de rose des éditions Tallandier. Je m’y suis jetée passionnément. D’une certaine façon, je retrouvais un monde enchanté, un monde adapté à mon nouvel état d’âme. Le roman, c’était une féerie pour adultes.

 Je me sentais mal dans ma peau et je m’inventais un autre moi que je retrouvais le soir avant de m’endormir. Quand j’avais éteint la lumière, comme peau d’âne, je dépouillais cette affreuse enveloppe qui existait seulement aux yeux des autres. Je devenais une jeune fille belle et aimée. Je n’étais plus cette détestable Annie qui agaçait tout le monde. « Quel porc-épic ! » criait tante Germaine, exaspérée. Et moi, je me disais que le porc-épic était un animal inoffensif. La nature l’avait affublé d’une armure de piquants et il portait cette fatalité toute sa vie. Peut-être que lui aussi était un être terriblement vulnérable qui s’abritait derrière son paquet d’épines. Je n’avais pas sa chance. Je rebutais les autres mais je n’avais rien pour me protéger d’eux. J’étais une écorchée vive. Les gens voyaient  en moi une espèce de scorpion toujours prêt à piquer. Mais je suis née sous le signe du verseau et son symbole est un homme ou une femme qui répand l’eau d’un vase. J’éprouvais le besoin de donner. Ces stupides gens ne le comprenaient pas. Ils ne savaient pas que j’étais emmurée en moi-même. Il y avait dans mon cœur tant, tant de tendresse qui ne trouvait pas d’emploi. Ce n’était pas de ma faute si je n’étais pas jolie, si je disais aux gens des vérités qui les blessaient. ils ne supportaient pas la vérité et, moi, elle me sortait par tous les pores. Le mensonge me faisait horreur, il me révulsait. Je ne pouvais obtenir de moi de proférer un mot qui ne fût vrai, du moins selon moi. pourquoi les gens redoutaient-ils tant la vérité ? Moi, ça m’était égal qu’on soit brutalement franc avec moi. Et je ne pouvais m’empêcher d’être ainsi avec les autres.

 Pour leur rendre service. C’était moi qui leur manifestais un véritable intérêt. Pas ceux qui les flattaient. Ils le faisaient pour tirer profit d’eux. Je n’avais pas à leur mentir pour qu’ils soient bien disposés à mon endroit Je ne me souciais pas de prendre des autres. Je préférais donner. Mais ces stupides gens ne comprenaient rien. Chaque année tante Odile passait l’été à Pétion-Ville qui était encore une villégiature. C’était alors presque la campagne. Moi, j’y habitais toute l’année. Pendant les trois mois de vacances, j’allais quotidiennement retrouver ma cousine Liliane. Renée, une autre cousine, faisait de fréquents séjours chez elle. toutes les deux avaient beaucoup d’amis qui leur rendaient visite chez Liliane. Je n’étais que « tolérée ». La compagnie de mes cousines rompait un peu ma solitude. Je ne pouvais pas lire du matin au soir pour m’en évader dans la fiction. J’avais besoin de présence humaine. Il me fallait fuir cet ennui de vivre qui collait à moi.   Souvent, l’après-midi, nous nous rendions sur la place de Pétion-Ville où adolescents et adolescentes se rencontraient  et où les flirts s’ébauchaient. Naturellement, moi, je n’avais pas de « boyfriend ». Je me contentais de rêver à serge. Je le voyais rarement pendant l’année, mais jamais au cours de l’été. Je ne sais où il passait ses vacances. Tante Odile n’habitait plus sur  la grande propriété. Avec son mari et ses deux enfants, elle était  allée vivre avec son père devenu veuf.  Quand je me trouvais chez mon grand-père, j’apercevais parfois serge. Je restais des heures postée au balcon dans l’espoir de voir sa grande silhouette traverser le tronçon de rue 106 que mon regard pouvait embrasser de mon poste de guet. il habitait tout près.  Avec un peu de chance, je l’apercevais parfois. Mon cœur battait très fort et j’étais heureuse  pour quelques jours. Voilà de quoi mon amour s’est contenté comme aliment pendant des années ! Cela m’était égal que serge ne m’accordât aucune attention. Je me disais qu’il m’aimerait un jour. Quand j’aurais dépouillé cette affreuse enveloppe qui dissimulait la vraie Annie. Le diamant serait débarrassé de sa gangue et deviendrait une belle pierre taillée et polie, joliment sertie. Je ne savais pas comment s’opérerait ce miracle. Je n’y pensais jamais. La métamorphose se situait dans mon esprit à une époque lointaine. Je n’avais pas besoins de me soucier à l’avance de son accomplissement. tout simplement, j’avais la certitude qu’un jour on découvrirait la vraie Annie. en attendant, je me résignais à être cette adolescente sans grâce qu’on préférait tenir à distance parce qu’elle déversait sans cesse de brutales vérités comme un volcan la lave qui sortait de ses entrailles.

J’avais une conscience aiguë de mon aspect ingrat et je n’essayais pas d’y remédier. il me semblait ridicule de tricher, de vouloir masquer l’absence de charmes par des artifices. Par quelle aberration d’esprit m’étais-je convaincue d’une telle ineptie ? À vingt ans, j’ai découvert que le maquillage et une coiffure seyante pouvaient sensiblement améliorer un visage ingrat et que des filles qui passaient pour jolies avaient seulement su habilement se mettre en valeur. Je suppose que ce même besoin qui me poussait à ne jamais mentir m’avait empêchée de tricher avec mon visage. et puis, j’exagérais tout. J’avais fait une obsession d’une laideur nullement incurable. J’étais une élève brillante. En classe, je pouvais oublier ma disgrâce physique. Mais il se trouve qu’en Haïti les filles font leur entrée dans le monde très tôt. Adolescente, j’allais déjà au bal. Je me demande pourquoi je m’imposais ce supplice.  J’étais masochiste sans doute. Lorsque les musiciens commençaient un nouveau morceau, les garçons se précipitaient sur les filles. C’était un sale moment pour moi. Je voyais toutes les autres se lever pour suivre leur cavalier et je restais plantée sur ma chaise parmi les chaperons. Parfois, quand la piste s’était remplie de garçons et de filles sautant joyeusement, un laissé pour compte comme moi s’approchait. Je secouais négativement la tête sans le regarder. Je n’aurais pas pu proférer un son. J’avais la gorge nouée par une affreuse gêne. Je ne me suis jamais très bien expliqué ces refus. Étais-je humiliée qu’un garçon  songeât à moi seulement parce qu’il ne restait plus d’autres filles ? Ou avais-je peur de m’aventurer sur la piste ? Je dansais mal et le regard des gens sur moi me causait un horrible malaise les très rares fois où je l’avais fait. Pourtant, je n’ai jamais manqué un seul de ces bals où se rendaient mes cousines Liliane et Renée chaperonnées par tante Odile. Qu’espérais-je ? Je me comportais d’une manière absolument aberrante…

 

A suivre

 

Crédit: Nadine Magloire

 

Tous droits réservés Juillet 2012@Nadine Magloire/CANAL+HAÏTI

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