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Haïti/Népal/France/Diasporama: Ce que je dois au Népal.

Written on:mai 8, 2015
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philo1Que l’on se comprenne bien : j’entends et je partage complètement les vives critiques de mes compatriotes qui reprochent aux Népalais la réintroduction en Haïti du choléra. Ils n’ont absolument pas tort de se mettre en colère : la chose est extrêmement grave. Tous ces milliers de morts dans notre pays qui n’obtiendront, peut-être, jamais justice ! La politicaillerie, la lâcheté de quelques-uns et celle en particulier d’une direction nationale souvent débile, une certaine volonté de ne pas froisser un ordre onusien qui nous gouverne de facto depuis plus de 20 ans ne facilitent pas un travail d’indignation, de mémoire, voire de révolte nationale par ces temps où il est plutôt de bon ton de s’accommoder d’une occupation étrangère alors que, paradoxalement, nous sommes censés nous souvenir du centenaire de l’Occupation américaine de 1915. Mais mon propos est tout autre. Je souhaite ici rendre un hommage simple, mérité, à ces étrangers venus de très loin participer à un processus politique haïtien complexifié à souhait, un processus dont ils ne connaissaient ni les tenants ni les aboutissants. Et qui m’ont soutenu à un moment capital. Il est 8h20, heure de Paris, quand tombe, ce samedi 25 avril sur un fil d’agence, ce que nous journalistes appelons un « urgent ». Un séisme d’une magnitude de 7.8 vient de frapper le Népal.

La rédaction de France 24 s’en émeut. Elle essaie d’en savoir plus. Pour moi qui ai vécu les effets immédiats du tremblement de terre du 12 janvier, cet « urgent » prend une résonance particulière, personnelle. Je sais que les premiers moments sont cruciaux. 7.8 ! Chez nous, c’était largement moins ! Katmandou et Port-au-Prince, Léogâne et la région de l’Everest, même combat ? Je n’en ai aucun doute au fur et à mesure que tombent les images.

Un enchevêtrement de tôles, de torchis et de béton entremêlés, de routes tailladées, écrabouillées, de murs lézardés occupe les écrans de France 24 et du reste du monde. On appelle à l’aide internationale. On organise les premières crémations. On crie sa colère face à un gouvernement qu’on juge absent. Les visages mornes, hébétés, rieurs parfois, défilent devant les premières caméras arrivées sur place. Les bilans s’alignent. Extrêmement modestes au tout début pour atteindre des proportions exponentielles comme on pouvait le craindre. En cette nuit du 25 avril, des millions de Népalais dormiront dehors, dans le froid, avec la peur au ventre et une crainte de l’avenir. Les répliques, tout qui manque, la crise sanitaire qui se profile, cela se passe exactement comme nous l’avons vécu il y a cinq ans, quand Goudougoudou a ébranlé jusqu’à nos fondamentaux en tant que peuple. Cette catastrophe népalaise me ramène brutalement en arrière.

À ces heures sombres où, dépêché à Port-au-Prince par ma rédaction tout de suite après le 12 janvier, je me suis retrouvé pris au piège des gravats, de la maladie. En ces premiers jours de Goudougoudou, mon équipe et moi dormons sur le tarmac de l’aéroport de Port-au-Prince. Durant une longue semaine, j’assiste en direct au ballet des aéronefs venus du monde entier remplis d’aide humanitaire. Entre les correspondances à assurer, les sujets à tourner pour l’antenne, les nouvelles toujours plus tristes qui arrivent, je fais très peu attention à la fatigue qui guette. Pourtant, elle est là, tapie dans les moindres recoins dans un univers éclaté où la vie se joue à peu de choses près. Une fatigue physique couplée à un fort déchirement intérieur.

Revoir, après huit années passées à l’étranger, mon pays enseveli, englué dans l’horreur d’un drame innommable, buter sur ces cadavres qui s’amoncellent, respirer cette odeur de mort qui envahit les alvéoles pulmonaires, soulever ce cercueil d’un proche dans des conditions épouvantables, tout concourt à annihiler les défenses. La sanction tomba nette comme un couperet au moment où, épuisée, notre équipe part se reposer un peu dans la ville de Mirebalais. Ici, les informations sur le désastre de Port-au-Prince arrivent par bribes. Les rumeurs les plus folles circulent sur une ville où Satan aurait finalement pris le pouvoir, asservissant davantage un pays qui s’est avili dans le vaudou, etc. D’autres voix, plus raisonnables, se proposent de partir aider, car l’urgence est palpable. Moi, j’essaie de recharger mes batteries en attendant de pouvoir retrouver la capitale et continuer à faire ce que je sais faire : témoigner et quand j’en ai les moyens, soutenir. C’est à ce moment précis que le mal surgit. D’abord ce sont d’étranges gargouillis. Un temps lents, ils gagnent rapidement en intensité et exercent une pression de plus en plus lourde sur les intestins qui menacent de lâcher à tout instant.

Que m’arrive-t-il donc à Mirebalais ? Je pense à une simple intoxication alimentaire ou, pire, à la « tourista », cette maladie bien connue de ceux qui voyagent dans des contrées peu amènes. Après tout, j’ai beau être chez moi, cela fait des années que je n’avais pas goûté nos plats typiques. Je dois avouer que même dans l’enfer du Champ de Mars transformé en place-refuge, les marchandes de nourriture ambulante n’avaient pas perdu la main. En l’espace de deux heures, je perds toute l’eau de mon corps. Inutile de s’arrêter aux détails, aux membres qui ne répondent plus, aux étourdissements répétés, à la fièvre qui monte soudainement, aux vomissements spectaculaires, à la tête qui ne veut plus tenir. Aurai-je fait tout ce chemin pour venir mourir sur mes terres dans ces circonstances effroyables après des années d’exil ? Mes confrères s’alarment. Où aller ? Quelle porte frapper ? Quels services médicaux solliciter ?

Le système de santé à Mirebalais est à l’image du reste du pays : bien peu brillant. Et de toute façon, les cliniques et rares centres de santé sont débordés par l’afflux de blessés démantibulés venus de la capitale. Entre-temps, je suis devenu une larve incapable de tenir ne serait-ce qu’un verre d’eau. Un policier canadien de l’ONU est sollicité. Où faut-il emmener le journaliste ? Il suggère : – Et si nous allions au camp népalais situé à Mieille ? Le camp est à la sortie de la ville. La petite troupe est accueillie par les soldats. Un médecin militaire me demande d’expliquer les symptômes. Avant même que je ne finisse, ses premières conclusions tombent : – Vous êtes atteint de la malaria. Pour vous le prouver, nous allons faire les tests. Au Népal, nous faisons souvent face à des cas similaires. L’instant d’après, les militaires népalais mettent tout en œuvre. Avec une rapidité déconcertante, les tests sont effectués, qui valident l’hypothèse : je souffre de la malaria et d’une hépatite A. La prise en charge est immédiate. Ils me donnent tout un lot de médicaments appropriés. Ils me demandent de revenir, promettent une prise en main totale si la situation ne devait pas s’améliorer. Au bout de quelques heures, les premiers effets positifs commencent à se faire sentir.

Ces soldats népalais viennent tout simplement de me sauver la vie. Aujourd’hui que leur pays souffre le martyre après le passage dévastateur de leur Goudougoudou cinq ans après le nôtre, je voudrais appeler mes compatriotes à la solidarité avec ce peuple quitte à solder après les comptes liés au choléra dans les règles du droit international. Pour l’instant, le Népal a juste besoin de nos manifestations de soutien quelque modestes soient-elles.

 

 

 

 

 

 

 

Credit: Philomé Robert

 

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